Littérature, chaos et gazoline

Il me prit un jour la curieuse idée de rouler sur une moto de l’Angleterre jusqu’en Inde. Lorsque j’eus cette idée, je ne possédais pas mon permis A.

Texte et Photos Fabienne Dupuis. 

Après quelques rebondissements, contretemps et soubresauts, je commençais ma traversée en Juillet 2013.

La réceptionniste de l’hôtel Impérial à Delhi me regardait étrangement, s’empressant avec une efficacité non feinte à faire préparer ma chambre, tandis que les clients qui déambulaient dans le large lobby de très chic Imperial, me regardaient fixement pour détourner au plus vite leurs regards… J’étais épuisée par les près de 270 kilomètres que je venais de parcourir et qui m’avaient demandés plus de quatre heures d’une attention soutenue sur une route pour le moins chaotique. Les routes d’Inde, si exotiques soient-elles, sont aussi pavées de toutes sortes d’embûches qui méritent intense concentration.

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Le groom arriva enfin pour attraper mes bagages et le regard amusé me demanda si j’avais fait bon voyage. Je confirmais tandis qu’il ouvrait la porte de ma suite. Quand il quitta la pièce je me retournais vers un miroir pour découvrir mon visage, noir, couvert d’une pollution épaisse et grasse. Je souriais de ce masque de guerre ; je venais après tout d’accomplir mon voyage : un parcours de près de 10 000 kilomètres sur une motocyclette Royal Enfield, qui m’avait menée du Royaume-Uni jusqu’en Inde.

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L’idée m’était apparue une année ou deux plus tôt alors que je feuilletais un magazine qui affichait les courbes de cette moto. Apres une petite lecture sur l’ancienne marque britannique, je décidais de retracer par voie de terre l’histoire de cette entreprise qui avait vu le jour à a fin du dix-neuvième siècle au Royaume-Uni pour devenir près d’un siècle plus tard, un label 100% indien. Apres plusieurs mois de préparation, j’obtenais mon permis A, achetais visas et vaccins nécessaires. Enfin clé de voûte d’un voyage en solitaire, je me munissais d’une assurance multirisques qui me prévenait de la contrariété de pannes tant physiques que mécaniques. Ce faisant, je touchais alors le point d’orgue du voyage en toute liberté, de l’évasion suprême, totale.

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Par souci de confort, j’ajoutais à ma cavalcade quelques luxueux hôtels qui me promettaient de bonnes nuits de sommeil. Ainsi le Starhotel Anderson de Milan, le Sense de Sofia, le Sumahan on the Water d‘Istanbul, le Royal Heritage de Jaipur et enfin l’Imperial de Delhi, me savaient tous sur la route, appréciant bizarrement avec beaucoup d’enthousiasme la poussière que je ramenais de mes longues journées de route dans leurs élégants lobbies. Ces arrêts furent tous de véritables lieux de ressource qui me permirent en effet de gérer mon aventure. Je partais en Juillet pour deux mois et demi de chevauchée…

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Evitant les autoroutes, j’avais fait le choix d’un itinéraire aussi simple que possible : une ligne droite qui descendait doucement mais sûrement vers New Delhi. La partie européenne se déroula simplement avec son lot de « familiarités » qui offre au voyage une douce mise en bouche. Dans cette région du monde, les points de repères sont en effet tout aussi perceptibles que s’ils se trouvaient dans notre propre pays, à deux ou trois dialectes et quelques plats prêts, avec une langue commune, l’anglais. Les passages de frontières se font de plus aussi souplement qu’une sortie d’autoroute… C’est à partir de la Bulgarie que les choses commencèrent à prendre une autre teinte. Si j’avais commencé mon aventure en faisant escale chez nombres d’amis qui se trouvaient sur mon chemin, je roulais depuis la Bulgarie sur une terre inconnue qui régalait ma soif d’aventure. La même où l’anglais était justement moins prégnant et les routes de moins bonnes qualités… pourtant, le peuple que je croisais, de Sofia à Svilengrad n’en restait pas moins fière de son histoire ni même de son appartenance à l’Europe ; les gens se rassemblaient souvent autour de ma machine pour venir échanger quelques questions et s’enquérir sur mon aventure.

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Doucement je glissais enfin vers Edirne et officialisait ainsi mon entrée sur le territoire turque. Carrefour incroyable de cultures, la ville sentait tout autant l’Orient que l’odeur de ses pays limitrophes qui s’étaient souvent, au fil des ans et chacun à leur tour, accaparer la vieille cité. Ici encore, de nombreuses personnes se rapprochèrent de ma motocyclette et moi-même pour connaître l’objet de notre arrivée dans cette ville… dont nous discutâmes autour de longues sessions de thé à la menthe.

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Je pénétrais dans la chaotique ville d’Istanbul, quelques jours plus tard pour m’arrêter au Sumahan qui me permit de découvrir le quartier d’Uskudar que je n’avais jamais eu l’heure de visiter. Quelques nuits et figues fraîches plus loin, je partais à la conquête de la Turquie. Un pays que je connaissais bien mais dont je n’avais pas traversé la partie orientale depuis 1991… La route qui traversait le pays était aujourd’hui entièrement refaite à neuf, ponctuée à intervalles réguliers de toutes les commodités nécessaires à un voyage : essence, boissons, restauration mais aussi Wi-Fi me permettaient de vivre l’orient dans son XXIeme siècle. Un Orient qui sous une multitudes d’aspects n’a strictement rien à nous envier. Ainsi défilèrent la ville de Bolu et son paysage montagneux, la très sérieuse Ankara qui ne devait sa fortune qu’à son nom de capitale (là même où je fis réviser ma motocyclette chez un garagiste dont on m’avait recommandé le nom), la petite vielle d’Erzincan puis arriva Erzurum où je pris, comme vingt-trois ans plus tôt un bain au Hammam de la ville.

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Il ne me restait plus quelques centaines de kilomètres avant que de ne pénétrer sur le territoire Iranien mais le destin et le carnet de passage de mon véhicule qui me manquait, changèrent mon itinéraire. Apres quatre jours à Bazargan, passés à discuter avec les autorités locales, je pliais sacoches et pashmina pour revenir sur mes pas. Je pris la décision cette fois-ci de longer la côte de la mer Noire. Apres quelques jours de repos bien mérité à Dogubayazit, rafraîchie par les mets du restaurant que je visitais quotidiennement et qui se régalait de me servir ses mets les plus délicieux, clin d’œil à l’appui, j’entamais ma course vers Erzurum.

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Je retournais alors dans la petite boutique de tapis de Nuri, agent de voyage à ses heures, qui m’offrit spontanément quelques thés et un superbe kebab. Plus tard, aux rythmes de centaines de kilomètres dévorés chaque jour, je traversais Giresun et ses ruelles si calmes, le village de pêcheurs d’Ayancik et la petite station balnéaire de Zonguldak.

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J’arrivais enfin à Istanbul et après avoir rempli quelques papiers et acheté un billet d’avion, j’embarquais sur un vol Turkish Airlines, vers Mumbai, là même où mon voyage en Inde devait débuter. Deux jours plus tard, j’enfourchais une autre Royal Enfield pour entamer ma visite indienne et de me diriger vers mon premier port d’attache, le Royal Heritage où Pradep et Angélique me recevaient comme une véritable parente. Si la moto n’était plus la même, l’esprit n’avait pas bougé. Je roulais, le bonheur au bout des doigts, presque triomphante, évitant vaches et passants de fortune, nids de poule et bicquettes qui surgissaient soudainement sur les routes… C’était Kerouac sans substance, Graham Green sans ma tante et surtout Robert Pirsig et son Zen qui lui m’avait accompagné tout au long de mon « Odyssée ».

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carnet d’adresses

Hotel Starhotel Anderson, Piazza Luigi di Savoia, 20, 20124 Milano, Italie, tél.: +39 02 669 0141, www.starhotels.com

Chambre à partir de 114 euros.

Hotel Sense Sofia, 16 boulevard Tsar Osvoboditel, Sofia 1000, Bulgarie, tél.: +359 (0) 700 20670, www.sensehotel.com

Chambre à partir de 122 euros.

Hotel Sumahan on the Water, Çengelköy Mh., Kuleli Cd No 51, 34684 Istanbul, Turquie, tél.: +90 216 422 8000, www.sumahan.com

Chambre à partir de 175 euros

Hotel Royal Heritage, Khatipura Tiraya, Khatipura, Jaipur, Rajasthan 302012, Inde, tél. : +91 141 408 2121, www.royalheritagehaveli.com

Chambre à partir de 145 euros.

Hotel The Imperial, Janpath Lane, Connaught Place, New Delhi,Delhi 110001, Inde, tél.: +91 11 2334 1234, www.theimperialindia.com

Chambre à partir de 210 euros

Royal Enfield, www.royal-enfield-france.fr

Mutuelle des Motards, www.mutuelledesmotards.fr

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À propos de l'auteur

Robert Kassous à été le responsable Tourisme à l’Obs pendant près de 20 ans.Photographe, reporter, il a créé et dirigé le Magazine Week-end du Nouvel Observateur. Après un passage d’un an chez Challenges et Sciences et Avenir, il se consacre désormais à son site Infotravel.fr dont il assure le développement grâce à sa formation à Sciences PO Paris Master 2 en Management des Médias et du Numérique. Il collabore à différents magazines print ou web comme Historia, Tourmag, A/R, Cuba Magazine. Passionné de Voyages et de rencontres, il a créé et animé les déjeuners Tourisme de l'Obs pendant 10 ans. Il est également l’invité de grands médias français pour son expertise sur le tourisme, LCI, Soir3, Europe 1, AFP etc. Administrateur du PressClub depuis 2011, il organise avec Isabelle Bourdet, la directrice générale du PressClub de France, des déjeuners afin de connaître toutes l'actualité des Offices de Tourisme, Tours Opérateurs, Compagnies Aériennes, ainsi que toutes les institutions représentatives des professions liées au Tourisme. Avec le Sociologue Guillaume Demuth, il anime des conférences en entreprise ou sur des salons comme le Salon Mondial du Tourisme, Top Résa etc . L'idée étant de comprendre et anticiper les différents changements de comportement des touristes, connaître l’impact des nouvelles technologies, leurs applications et implications dans le monde du Tourisme. Robert est membre de l’Association des Journalistes de Tourisme (AJT)

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