Autriche, dans la peau de l’ours


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Autour d’Innsbruck, les Winterfesten (les fêtes d’hiver) sont les plus belles d’Autriche, marquées par des défilés impressionnants où rayonne sa majesté l’Ours – symbole du printemps.
Dépêchez-vous, cela commence ! J’étais au ski à Innsbruck quand j’ai eu envie d’une pause : cesser de battre la carre devant la queue du tire-fesse pour un défilé plus insolite – celui du Carnaval. En dialecte tyrolien, on dit Fasnacht ; une déformation de l’allemand scolaire Fast Nacht, la « Nuit du Jeûne » – celle qui précède le Carême. Les temps ont changé, et toutes les fêtes s’alignent moins sur Pâques que sur les souhaits du public. Tactiquement, elles s’échelonnent donc de fin janvier à fin février ; et puis, pour répartir les coûts, les villages alternent d’une année sur l’autre les frais de ces « Winterfesten ».

La taille de la paire

Avant tout, garer la voiture. Un vrai casse-tête : jour de liesse ou pas, les Autrichiens n’ont pas d’humour quand une voiture squatte une place « Privat » – restât-elle libre tout l’hiver ! J’assiste au spectacle désolant de familles avec leurs bouts-de-chou, faisant deux kilomètres à pied pour respecter un parking qui reste vide ! J’arrive de justesse ; pour voir Roller et Scheller, le couple qui ouvre toujours le défilé. Traînant péniblement leur roulotte, Roller flotte dans sa culotte de cuir, et Scheller essuie son front de bois avec un tablier qui n’est qu’une nappe à carreaux : le rôle féminin aussi est tenu par un homme : le Fasnacht, c’est une affaire de mecs !
Même chose pour ces sorcières à fichu, qui s’ouvrent un passage à coups de balais, fourguant leur gnôle bien tassée aux badauds du premier rang. D’autres figures embrayent. Comme pour celui de Scream, l’expression fixe des masques jette le malaise. Souvent, un écriteau indique le nom à rallonge du bourg, ou l’humble bureau de Poste qui a enrégimenté le groupe folklorique.
Sur son char trainé par un motoculteur, l’orchestre tente d’imposer ses pompons et flon-flons. Poussant derrière, des danseurs bleu roi tirent sur le « piano de maçon » (l’accordéon). Dans le Bahöl (le tintamarre) général, une cohorte de sonneurs, visage nu et tablier vert marque le rythme. Sur leurs fesses battent deux énormes cloches plates. Ils avancent, pas à pas, faisant chaque fois tinter l’instrument de fer dans un accord presque militaire. « Ces cloches sont un rappel de Pâques, me dit-on, une allusion à la montée aux alpages ». Tiens donc ! Les plaisanteries des sonneurs sur la taille de leur « paire », les simulacres d’accouplement qu’ils miment l’un sur l’autre, me laissent à penser que les lourds ustensiles doivent tout à la puissance fécondatrice… des testicules !
Angflaschlt…
Codifiés comme des Pierrot ou Polichinelle alpestres, les personnages caricaturent les accessoires ruraux. Celui-ci fait tressauter son habit en bardeaux, qui sonne comme un étal de castagnettes. Sous sa face de vieillard sculptée à la gouge, cet autre fait siffler les tiges jaunies qui le couvrent des pieds à la tête. Le Zottler arbore une aigrette de paon bien lissée. Le Tuxer se trémousse en culotte de cuir ; sa variante, le Spiegeltuxer porte en sus une crête pharaonique, avec un miroir perdu dans les plumes. Ces accoutrements ont picoré des éléments à l’ère baroque, mais surtout au folklorisme romantique du XIXe. C’est pourquoi le plus intéressant, reste le plus immémorial : l’ours, toujours très représenté.
Hésitant entre le totem iroquois et Bonne nuit les petits, la bête fait son entrée. On se bouche les oreilles sous les hurlements que le masque en mélèze rend plus rauques. Aux filles blotties dans l’anorak, les ours exhibent leurs babines luisantes comme des dentiers, avant de les saisir dans un simulacre qui tient moins du dévorement que du viol. Un monde de fourrure et de de fureur. Le montreur (le Bärentreiber) essaye de retenir le monstre, tirant sur la chaîne et cognant la lourde pelisse de coups de fouet. Souvent, les ours s’unissent contre un même Bärentreiber, mais cette fois, l’un des fauves se jette sur moi, essaye d’arracher l’appareil photographique. Une haleine de schnaps. J’entends un autre ours qui, l’esprit moins angflaschlt (« embouteillé », « emboissonné »), lui suggère de ne pas gâcher la fête en bousillant mon objectif.
Les temps chamaniques
Encore une fois, la version édulcorée voit dans l’ours un rappel des Tziganes qui, faisant valser leurs bêtes, créaient l’événement dans les villages sortis de l’isolement des congères. Mais l’ours est l’animal le plus présent – et le plus absent – dans la culture européenne. De peur de prononcer son nom, les pays slaves ne le désignent que par une périphrase : Medved, « Celui-qui-est-gourmand-de-miel », expression que les Hongrois – soumis aux mêmes tabous -, n’ont pas craint d’emprunter au slave honni…
Nul ne sait grand chose de ces temps chamaniques, mais il est sûr qu’avant d’être détrôné par l’exotique lion au temps des croisades, l’ours a régné sans partage au bout de la chaîne… alimentaire. Chassant jusqu’au loup timide, il colonisé les mythologies montagnardes, imposant jusqu’à nos jours des fêtes bizarres, liées au culte des saisons.
C’est ainsi que chaque année, des Carpates aux Pyrénées, on croit encore entendre le « pet de l’ours » – le moment où le plantigrade s’étire de son hibernation pour saluer les beaux jours de manière peu convenable. Ailleurs, un ours déguisé branle et brandit ce que le béotien nommera un sex toy. Dans l’Autriche un peu Kerzenschlucker (« bouffeuse de cierges »), il se contente d’effrayer les filles tandis que le montreur, vêtu d’une peau de renard symbole de l’hiver (contrairement à l’ours, il n’hiberne pas) tente de tempérer ses ardeurs de printemps.
Dominique de La Tour



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Renseignements

Vacances en Autriche – Office National Autrichien de Tourisme : www.austria.info/fr
Vacances au Tyrol : www.tyrol.com/fr/
Y aller

Un des moins chers : Paris/Innsbruck avec escale (pas de vol direct) sur Niki : www.flyniki.com/
Hôtel

Sporthotel (Igls, au nord-ouest d’Innsbruck ; tél. : 00 43 512 377 ; www.sporthotel-igls.com) : un hôtel très chaleureux au coeur de la région où ont lieu les « Winterfesten » – ours en tête !


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À propos de l'auteur

Robert Kassous à été le responsable Tourisme à l’Obs pendant près de 20 ans.Photographe, reporter, il a créé et dirigé le Magazine Week-end du Nouvel Observateur. Après un passage d’un an chez Challenges et Sciences et Avenir, il se consacre désormais à son site Infotravel.fr dont il assure le développement grâce à sa formation à Sciences PO Paris Master 2 en Management des Médias et du Numérique. Il collabore à différents magazines print ou web comme Historia, Tourmag, A/R, Cuba Magazine. Passionné de Voyages et de rencontres, il a créé et animé les déjeuners Tourisme de l'Obs pendant 10 ans. Il est également l’invité de grands médias français pour son expertise sur le tourisme, LCI, Soir3, Europe 1, AFP etc. Administrateur du PressClub depuis 2011, il organise avec Isabelle Bourdet, la directrice générale du PressClub de France, des déjeuners afin de connaître toutes l'actualité des Offices de Tourisme, Tours Opérateurs, Compagnies Aériennes, ainsi que toutes les institutions représentatives des professions liées au Tourisme. Avec le Sociologue Guillaume Demuth, il anime des conférences en entreprise ou sur des salons comme le Salon Mondial du Tourisme, Top Résa etc . L'idée étant de comprendre et anticiper les différents changements de comportement des touristes, connaître l’impact des nouvelles technologies, leurs applications et implications dans le monde du Tourisme. Robert est membre de l’Association des Journalistes de Tourisme (AJT)

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