Quelques choses du Colorado

Denver-Phenix, l’ouest en diagonale

Le Colorado n’est plus guère connu que pour sa neige et son « héliski ». C’est pourtant un état-charnière dans l’histoire du pays : de la viande de bison aux chercheurs d’or, une incursion dans la conquête de l’Ouest.

Denver est une de ces métropoles que l’on connaît de nom. Rarement de vue. Pas de Golden Gate bridge comme à San Fran’, pas de Chevrolet rose façon Miami, encore moins d’Empire State Building. A la limite, les apôtres du stationnement abusif en connaissent le perfide sabot de Denver – quitte à l’orthographier sabot… d’Anvers ! Bref, c’est maigre.

Denver est pourtant la capitale mondiale du boeuf. Au centre ville, l’immense « ice house » et les halles qui accueillaient les tonnes de viande déversées par le rail ou le fouet des cow-boys sont devenues des restaus. Les tours de verre du « Downtown » ont dès longtemps dépassé les immeubles à frises des magnats de l’entrecôte mais, sur Wazee Street, la boutique de Papa Jack, réformateur de la chemise western et inventeur supposé de la cravate à cordons, vous vend encore toute la panoplie du vacher. Sur Osage Street, le Buckhorn Exchange cuisine toujours ragoût de crotale et testicules de taureau panés, dans l’ombre d’une effarante collection de trophées de chasse. Devant le Capitole, le mythe s’est coulé dans le bronze. Une colonne chante la gloire de moustachus « rough and tough » sous le chapeau délavé, et dans le parc d’à côté, le métal a fixé, en embuscade, le Comanche voleur de bétail et ce cow-boy, sur le tape-cul d’un bronco.

Denver était bien disposée pour recueillir le héros des héros de l’Amérique – William Frederick Cody alias Buffalo Bill. Dans les hauteurs de Golden, à l’ouest de la ville, le tueur de bisons devenu homme de cirque, dort sur son tertre qu’un rideau de cyprès sépare de la grande prairie ; et dans le musée d’à côté, ses reliques encensées par la poudre ressuscitent vos livres d’enfance.


Odeur de charges et de gnôle

Au fond, on va dans l’Ouest à cause de ses lectures. De Buffalo Bill à Lucky Luke. Quittant Denver par l’Interstate 25, vous filez vers le sud. Après le fortin naturel de Castle Rock, quelques miles dans la montagne suffisent pour que les premiers flocons piquent l’air : la neige s’installe ici jusque tard, en mai. La prairie a cédé la place à un chaos de roc, de ravines buissonneuses, de crêtes rugueuses et dominatrices. Des wagonnets rouillés, des squelettes de planches grisées de soleil et d’intempéries évoquent l’énergie à laquelle l’Ouest sauvage a carburé dès 1860 : les mines.

Chaque bourg d’ici a son musée, qui aborde le sujet sous tous les angles. Colorado Springs sacrifie au technique : dans le halètement des pompes à vapeur, les scolaires y apprennent l’art du dynamitage et du creuset qui sonder les échantillons. A renfort de photos intimistes, le musée de Cripple Creek préfère sortir de terre les vieux prospecteurs d’une vallée dont les seules veines aurifères sont désormais les casinos. Et si vous n’êtes pas claustrophobe, plusieurs « mining tours » vous mèneront dans les galeries boisées, au tic-tac humide des gouttes d’eau qui pleurent le bon vieux temps.

Non de là, derrière ses grillages, une vraie mine d’or tousse de tous ses bulldozers. Les méthodes ont changé. Pour toucher du doigt un passé bruyant et brutal, il faut forcer quelques pancartes « no trespassing » ; errer entre les baraques pleines d’échardes de ces villes fantômes, que la fin du filon – ou des illusions – a laissées en plan. Même ce silence exhale les grincements, le gong des tuyaux des foreuses à eau, le braiement des ânes, l’odeur âcre du labo, des charges et de la gnôle.

Là-haut sur la montagne

Leadville abrite le très complet Mining National Museum, mais dans ses bois de conifères, vous verrez les dizaines de cratères, de terrils ou les entrées comblées des puits qui vomissaient le plomb, l’argent et le zinc. Les saloons de l’époque ont gardé leur fonction, tel le Pastime, fondé en 1870, où la jeunesse à piercing vient jouer un billard ou boire un cocktail grand format avant d’engloutir un non moins costaud hamburger au bison. A chaque couloir du Delaware Hotel, entre une double rangées de meubles victoriens, vous repérez les lavabos, pour gratter bottes et outils : le constructeur de l’établissement n’avait pas oublié son premier métier de prospecteur ! Peut-être dormirez-vous dans la chambre de Doc Holiday, le rescapé d’OK Corral : souvent traqué par quelque rancunier, le médecin ivrogne, plus habile au shotgun qu’à la seringue, y avait la meilleure vue sur la rue – avec l’issue de secours par les toits ! Leadville n’était pas la « ville du plomb » pour rien !

Reprenant le volant et la Route 24, puis la 285, vous poursuivez vers le sud. La montagne s’évase, et soudain s’interrompt. Elle cède le pas à une plaine intérieure, célèbre pour les soucoupes volantes qui s’y montrent par beau temps. A votre gauche s’étend l’immense bac à sable de Great Sand Dune qui caméléone les couleurs du soleil. Au pied du parc national, s’étendent les terres du Zapata Ranch. Vous pouvez loger deux nuits sur place, histoire de faire un peu de rando à cheval mais surtout d’approcher les bisons qu’on élève ici. Ici vit la jeune Tess, avec David, son cow-boy de mari ; dans une maison de bois inévitablement baptisée « Home on the Range », comme dans la vieille ballade de l’ouest :

« Ah, donne-moi une maison,
Là où paissent les bisons ».

Bifurquant à droite, vous atteignez Durango. Le nom, venu de Biscaye, rappelle que ce sont les Espagnols qui explorèrent ces contrées, avant que les Etats-Uniens n’en expulsent les Indiens en 1867, histoire d’ajouter un 38e état à l’Union. Le quadrillage de maisons de grès, de brique et de bois longe les rails du chemin de fer. Une loco à vapeur fait le trajet vers Silverton, arlequin de maisonnettes dans son cirque de montagne. Vous pouvez aussi atteindre Silverton par la 550, nommée « Million Dollar Highway » tant les paysages y sont de bonne facture, et explorer les mines d’argent effondrées, les wagonnets suspendus dans l’air, ou le sol pavé de boulets de fonte qui servaient à concasser le minerai.

Rebroussant chemin, vous prenez la 160. Le parc national de Mesa Verde n’est pas loin, avec ses « mesas », tables rocheuses aux nappes de caillasse qui peuplent nos western. Au bord d’un petit Canyon, une ville indienne dort sous son parasol de roche, désertée. Une mise en bouche avant l’Arizona, qui touche le Colorado que par un angle commun. La prochaine étape.

Dominique de La Tour

Le Colorado pratique

Renseignements
Tél : 01 44 77 88 05 ; colorado@ecltd.com ; www.colorado.com

Y aller
Denver par US Airways (www.usairways.com/fr) : très pratique, avec escale à son hub de Philadelphie.

Hôtels
Ice Palace Inn (813, Spruce Street, Leadville ; 719 486 82 72 ; www.icepalaceinn.com) : un B&B plein de charme, tenu par une enthousiaste de la cuisine qui vous conseillera pour découvrir le monde de la mine.

Delaware Hotel*** (700, Harrison Avenue, Leadville, www.delawarehotel.com) : un vrai monument ; meubles anciens à tous les étages – vous pouvez repartir avec – et la chambre favorite de Doc Holiday !

Strater Hotel**** (699, Main Avenue, Durango ; www.strater.com) : un magnifique bâtiment de 1886. Bon restau. Des pièces de collection comme ces insignes de l’US Cavalry retrouvés pendant la rénovation.

Zapata Ranch (Alamosa ) : bouffe moyenne, mais ce vrai ranch (on peut participer aux taches quotidiennes) est l’endroit unique pour chevaucher et observer 2 500 bisons en semi-liberté, sur fond de Great Sand Dunes et de neiges éternelles.

Restaurants
Parallel Seventeen (1600 East 17th Avenue, Denver : pour vous prémunir avant un voyage très « viande rouge », ce vietnamien tenu par Sydney Lynn, sait être raffiné avec des portions plus que généreuses !

Season’s Rotisserie and Grill (7641 Main Avenue, Durango) : le restaurant de DAvid Stewart, de bon niveau, mais pas coincé. Excellent burger au boeuf d’Angus.

Bars
Pastime Bar (120 West Second Street, Leadville) : fondé en 1870, on y sert des méga-cocktails et un juteux hamburger de bison.

Steamworks (801 East Second Avenue, Durango) : une micro-brasserie sympa où on papote et grignote à côté des cuves.

À propos de l'auteur

Robert Kassous à été le responsable Tourisme à l’Obs pendant près de 20 ans.Photographe, reporter, il a créé et dirigé le Magazine Week-end du Nouvel Observateur. Après un passage d’un an chez Challenges et Sciences et Avenir, il se consacre désormais à son site Infotravel.fr dont il assure le développement grâce à sa formation à Sciences PO Paris Master 2 en Management des Médias et du Numérique. Il collabore à différents magazines print ou web comme Historia, Tourmag, A/R, Cuba Magazine. Passionné de Voyages et de rencontres, il a créé et animé les déjeuners Tourisme de l'Obs pendant 10 ans. Il est également l’invité de grands médias français pour son expertise sur le tourisme, LCI, Soir3, Europe 1, AFP etc. Administrateur du PressClub depuis 2011, il organise avec Isabelle Bourdet, la directrice générale du PressClub de France, des déjeuners afin de connaître toutes l'actualité des Offices de Tourisme, Tours Opérateurs, Compagnies Aériennes, ainsi que toutes les institutions représentatives des professions liées au Tourisme. Avec le Sociologue Guillaume Demuth, il anime des conférences en entreprise ou sur des salons comme le Salon Mondial du Tourisme, Top Résa etc . L'idée étant de comprendre et anticiper les différents changements de comportement des touristes, connaître l’impact des nouvelles technologies, leurs applications et implications dans le monde du Tourisme. Robert est membre de l’Association des Journalistes de Tourisme (AJT)

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